Retrait imminent des forces françaises du Mali et réorientation de ces mêmes forces dans le Sahel

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16 FEVRIER (ASPAMNEWS)- Sous pression de la junte au pouvoir à Bamako, Paris et ses partenaires européens s’apprêtent à annoncer leur retrait du Mali, tout en préparant les contours du futur dispositif militaire régional français. Dans le même temps, les groupes jihadistes conservent leur pouvoir de nuisance au Sahel et menacent les pays du golfe de Guinée.

Au vu de l’escalade verbale qui ne cesse de grimper entre Paris et Bamako, et entre renvoi et rappel de l’ambassadeur de France au Mali, il ne fallait pas être un bookmaker politique exceptionnel, encore moins un devin pour voir la rupture, sur le plan militaire, entre les deux partenaires historiques. Mais la France quittera le Mali pour bien rester au…Sahel, et dans les pays côtiers de l’Afrique de l’ouest, qui ont besoin de partenariats bien pensés pour faire face à l’ogre terroriste dont l’appétit vorace ne faiblit pas.

Des enfants de ce monstre hideux qui se «mangent» même souvent, comme c’est le cas actuellement dans le nord du Mali où, dans un duel fratricide, s’opposent, depuis le début du mois, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) proche d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, et la branche locale du groupe Etat islamique dans le grand Sahel (EIGS). Mais, si la France quitte le Mali c’est pour mieux s’installer dans le Sahel, d’où les forces du mal qui s’y sont enkystées, organisent des incursions fréquentes dans les pays voisins comme le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Togo.

C’est dire combien les partenariats militaires sont appelés de tous leurs vœux par des dirigeants et leurs peuples, conscients que la lutte contre le terrorisme ne peut se mener, a fortiori se gagner, en solo. Les forces armées nationales qui entendent se donner la main pour croiser le fusil avec les djihadistes n’en en envisagent pas moins solliciter le soutien de forces étrangères, qu’elles viennent du Danemark, de l’Allemagne, de la France ou des Etats-Unis.

L’appui en aérien, en formation des militaires locaux et surtout en renforcement des services de renseignement, talon d’Achille de nombre des forces armées sous les tropiques, sera le bienvenu pour les pays du Sahel et du Golfe de Guinée, voire pour le reste de l’Afrique qui doit anticiper la menace djihadiste. Comme quoi, Barkhane et Takuba ne devront pas chômer dans ce Sahel où les populations passent leurs journées à creuser des tombes quand elles ne sont pas contraintes d’abandonner terres et autres biens pour fuir la fureur meurtrière des assaillants sans foi ni loi.

Le redéploiement et la réorganisation de Barkhane, et le cas échéant le déploiement de Takuba, si la force européenne se relève de l’épreuve malienne, seront sans doute au menu du sommet Union européenne et Union africaine qu’abritera Bruxelles, jeudi et vendredi. Avant d’entrer dans le vif du sujet, le président français et président en exercice de l’UE esquissera déjà, avec des invités triés sur le volet, la nouvelle vie de Barkhane et de Takuba, entre deux morceaux de quiche lorraine et deux gorgées de Moët et Chandon.

En effet, Emmanuel Macron reçoit à dîner, ce mercredi à l’Elysée, ses homologues du G5 Sahel, en l’occurrence le Nigérien Mohamed Bazoum, le Mauritanien Mohamed Oul El-Ghazaouani et le Tchadien Mahamat Idriss Deby auxquels devraient se joindre Macky Sall et Nana Akufo-Addo, respectivement chef de l’Etat du Sénégal et président en exercice de l’UA et chef de l’Etat du Ghana et président en exercice de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO). Mais pour ne plus aller au front tout seul, Jupiter dont les pouvoirs ont enflé avec la présidence de l’UE qui vient d’atterri sur les bords de la Seine, a également convié à sa table du soir, le président du Conseil européen et le chef de la diplomatie européenne.

Preuve que la France, sauf à prouver le contraire dans le futur, ne prend pas ses nouveaux partenariats à la légère, le chef d’Etat-major français des armées, Thierry Burkhard, s’est entretenu ce mardi, avec son homologue burkinabè, le colonel-major David Kabré, à qui il a réaffirmé «la volonté de la France à aider le Burkina Faso à faire face à la menace terroriste pour la paix et la stabilité dans la région». Avant cet entretien téléphonique, Barkhane venait de s’illustrer en terre burkinabè, ce lundi, en mettant hors d’état de nuire, 40 terroristes qui fuyaient le nord du Bénin où ils ont mené un raid meurtrier qui a laissé sur le carreau 9 personnes et fait des blessés.

Comme l’a chanté l’artiste ivoirien, quand «quelqu’un laisse, quelqu’un prend»! Barkhane dont le Mali ne veut plus, n’a pas tardé à trouver preneur. Car, la demande de partenariats pour aller à l’assaut des terroristes est très forte. Reste à chaque époux à mettre la sincérité nécessaire dans la relation, afin que les nouveaux couples, liés pour le meilleur et pour le pire, ne se lâchent en plein vol, parce qu’un amant se sera lancé dans des jeux de séduction, juste pour nuire à un des partenaires!

Double souci d’un retrait du Mali pour la France

Entravée et vilipendée depuis plusieurs semaines par la junte de Bamako arrivée au pouvoir au terme de deux coups d’État, la France a intensément consulté ses alliés pour trancher sur l’avenir de leur action au Mali, après neuf ans de lutte antijihadiste ininterrompue à laquelle elle avait fini par réussir à associer des partenaires européens. 

Aujourd’hui, Européens de Takuba comme les partenaires britanniques et américains, qui contribuent à l’effort au Mali, semblent avoir surmonté certains désaccords, en particulier sur le risque de laisser le champ libre à l’influence russe au Mali, selon plusieurs sources proches du dossier interrogées.

Ce front uni constituait un impératif politique pour l’Élysée, dans un double souci : atténuer l’exposition de la France, ex-puissance coloniale, sur fond de sentiment anti-français croissant au Sahel, et éviter une comparaison peu flatteuse avec le départ unilatéral et chaotique des Américains en Afghanistan en août dernier.

Selon une source française proche de l’Élysée, la France a promis de coordonner son retrait avec la mission de l’ONU au Mali et la Mission de formation de l’Union européenne au Mali (EUTM), qui continueront de bénéficier d’un soutien aérien et médical français sur place, avant le transfert ultérieur de ces moyens. 

Poursuivre la lutte antijihadiste dans la région

En revanche, « le vrai ‘game changer’, c’est que du jour au lendemain les forces armées maliennes seront privées de notre appui aérien, ce qui pose un risque de vide sécuritaire », souligne cette source.

En pleine présidence française de l’UE et à deux mois de l’élection présidentielle française – à laquelle Emmanuel Macron va sans doute se représenter – un retrait forcé du Mali, où 48 soldats français ont été tués (53 au Sahel), constitue un douloureux revers.

Paris compte toutefois poursuivre la lutte antijihadiste dans la région, où les mouvement affiliés à Al-Qaïda ou au groupe État islamique ont conservé un fort pouvoir de nuisance malgré l’élimination de nombreux chefs.

« Nous avons besoin de réinventer notre partenariat militaire avec ces pays, selon la présidence française. Il ne s’agit pas de déplacer ce qui se fait au Mali ailleurs, mais de renforcer ce qu’on fait au Niger et de soutenir davantage le flanc sud ».

La ministre des Armées, Florence Parly, s’est rendue à Niamey début février pour s’entretenir avec le président nigérien, Mohamed Bazoum, alors que le Niger héberge déjà une base aérienne française.

Paris ambitionne par ailleurs de proposer ses services à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Sénégal, Bénin…) pour les aider à contrer la propagation du jihadisme vers le golfe de Guinée.

Tirer les conséquences d’ambitions stratégiques déçues

Trois attaques à la bombe artisanale la semaine dernière ont fait au moins 9 morts, dont un Français, dans le nord du Bénin. Samedi, la France a annoncé avoir éliminé au Burkina Faso voisin 40 jihadistes impliqués dans ces attentats.

L’enjeu des mois à venir sera de rendre moins visible la présence française au travers de « coopérations » renforcées, sans se substituer aux forces locales.

Paris devra également tirer les conséquences de ses ambitions stratégiques déçues au Mali, malgré d’indéniables victoires tactiques contre les groupes armés. Le pouvoir politique malien n’a jamais véritablement déployé les moyens nécessaires pour déployer son autorité et des services dans les zones semi-désertiques ratissées par les militaires de la force Barkhane. Et l’armée locale reste très fragile, malgré les efforts déployés pendant des années pour la former et l’aguerrir. 

Dans les pays du Golfe, « il serait important d’apprendre des erreurs du Sahel, où des solutions contre-productives ont abouti à un désaveu des politiques sécuritaires des États et de l’intervention de leurs partenaires internationaux », estime ainsi Bakary Sambé, directeur régional du Timbuktu Institute. (WAP/2022)

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