SOUDAN/CRISE: une population essoufflée, le G7 demande l’arrêt « immédiat » des combats

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KHARTOUM, 18 AVRIL (ASPAMNEWS) Les combats éclatés entre militaires et paramilitaires le samedi dernier, aggravent la situation humanitaire déjà catastrophique au Soudan. Pendant que le G7 appelle à un immédiat arrêt des combats, le président de l’Egypte a appelé toutes les parties soudanaises à faire preuve de retenue, déclarant que son administration communiquait avec les parties belligérantes pour mettre fin aux combats.

Alors qu’aucune trêve ne se dessine, ni à Khartoum ni dans le reste du pays, dans les combats qui opposent l’armée et les forces paramilitaires, les conséquences humanitaires du conflit en cours pourraient être terribles pour le Soudan.

Les affrontements en cours ont déjà fait plus de 200 morts et environ 1 800 blessés. Avant ce déchaînement de violence, le pays était déjà dans une situation critique. Fin février, l’ONU prévoyait qu’un tiers de la population aurait besoin d’aide humanitaire en 2023.

Le pays est en situation de crise depuis vingt ans et le début de la guerre du Darfour (dans l’ouest du Soudan), en 2003. Justine Muzik Piquemal, responsable géographique au sein de l’ONG Solidarités International, craint que les efforts consentis depuis des années soient anéantis : « Ce qui se passe depuis samedi 15 avril au Soudan va exacerber la crise, et tout ce qui a été mis en place jusqu’à présent risque de s’effondrer. Les conditions de vie de la population sont indignes. Plus cela traîne, plus les conséquences seront catastrophiques. »

L’eau, le problème numéro un

« L’enjeu central, c’est l’eau. On est en plein Ramadan, et il fait 40 °C à Khartoum », explique Clément Deshayes, anthropologue, spécialiste du Soudan. Depuis le début du conflit, les habitants sont barricadés chez eux, en partie privés d’eau et d’électricité selon les quartiers de la capitale. La question de leur approvisionnement se pose avec acuité. « Si les combats continuent encore plusieurs jours, cela va poser problème », poursuit l’anthropologue.

L’eau est vitale pour s’hydrater, mais elle peut aussi représenter une menace, en tant que vecteur de maladies. L’une des principales missions des ONG au Soudan vise à construire des latrines, qu’il est nécessaire d’entretenir pour minimiser les risques de choléra. « Cela fait quatre jours qu’on n’a pas vidé de latrines », s’alarme Justine Muzik Piquemal, qui craint qu’une épidémie ne démarre rapidement : « Si les médecins ne peuvent pas accueillir les patients, il va y avoir une crise sanitaire sans précédent. »

3,7 millions de déplacés internes

Comme le reste de l’Afrique de l’Est, le Soudan est, par ailleurs, en proie au changement climatique. D’impressionnantes inondations ponctuent des périodes de sécheresse de plus en plus longues. Ces aléas de plus en plus marqués engendrent d’importants déplacements de population. « On se retrouve avec des couloirs de nomades déplacés, ce qui crée des conflits interethniques », décrit Justine Muzik Piquemal.

En tout, 3,7 millions de Soudanais sont déplacés à l’intérieur du pays, principalement au Darfour, selon les Nations unies. Des populations que les ONG tentent d’aider, mais qui sont parfois difficiles à atteindre : certaines régions, comme le Kordofan (sud du pays), posent de réels problèmes de sécurité, y compris pour les associations humanitaires.

Le général Hemedti et le pouvoir à tout prix

Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti », est le chef des paramilitaires qui tentent de conquérir le Soudan par la force, depuis samedi 15 avril. Après avoir prospéré et commis des crimes contre l’humanité au Darfour, il est devenu l’homme le plus puissant du pays.

Il ne faut pas se fier à son visage un peu enfantin, ni à son sourire en rien inquiétant. À 48 ans, le général Dagalo, dit « Hemeti », est l’un des hommes les plus brutaux et les plus dangereux du Soudan, un pays qui pourtant n’en manque pas. À la tête de ses Forces de soutien rapide (FSR), une unité paramilitaire composée d’environ 120 000 hommes aguerris et bien équipés, il combat les forces armées fidèles au chef de la junte, le général Abdel Fattah Al Burhane, depuis le 15 avril.

Vendeur de chameaux

Issu de la tribu nomade arabe de la zone soudano-tchadienne, les Rizeigat, il est né dans une riche famille de commerçants de chameaux – une activité qu’il a exercée très jeune, sans avoir fait d’études. Son accent et sa mauvaise maîtrise de l’arabe littéraire sont d’ailleurs des sujets de moquerie pour ses adversaires. Au début des années 2000, il aurait été recruté par Khartoum après avoir été victime d’une razzia dans le Darfour. Financé par le gouvernement, il forme une milice armée de Rizeigat et assure la sécurité de Nyala, la capitale du Darfour du Sud, à partir de 2003.

Sa mission ? Semer la terreur dans les rangs des Fours, la principale communauté dont sont issus les rebelles de la région. Dagalo se révèle efficace, et s’élève dans la hiérarchie des milices arabes (les Janjawid). Celles-ci commettent des « crimes de guerre » et des « crimes contre l’humanité », pour lesquels le président Omar El Béchir, déchu le 6 avril 2019, est poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI). Parmi ses « faits d’armes », le massacre de la ville d’Adwa où s’étaient réfugiées des dizaines de milliers de personnes fuyant les Janjawid, le 23 novembre 2004. Selon Amnesty, cette attaque aurait fait entre 90 et 140 morts, sans compter les viols des femmes, le pillage et l’incendie des maisons.

L’ascension dans l’appareil sécuritaire

Le rapprochement entre le Tchad et le Soudan et la pression de la communauté internationale sur le régime d’Omar El Béchir perturbent le jeu des alliances dans le Darfour. Une partie des milices arabes se sentent abandonnés par le régime et se retournent contre lui, dont les hommes de Dagalo. Un accord financier est trouvé pour calmer les esprits et Karthoum associe « Hemeti » à l’appareil sécuritaire du régime : en 2013, Omar El Béchir lui confie la direction des FSR, le nouveau nom des milices Janjawid. À leur tête, il assure la protection du président et les basses besognes du pouvoir.

En 2014 et 2015, les organisations de défense des droits de l’homme accusent les FSR d’avoir commis de nombreuses exactions dans le pays. Cette milice participe aussi à la guerre au Yémen au sein de la coalition conduite par l’Arabie saoudite contre les rebelles houthistes, et en Libye, au côté du maréchal Haftar. Il y gagne de précieux alliés à Abu Dhabi et à Riyad. Face aux manifestations de la société civile contre la vie chère et en faveur du départ d’Omar El Béchir, « Hemeti » convainc avec ses camarades de l’armée et du renseignement, le dictateur soudanais de quitter le pouvoir dans la nuit du 5 au 6 avril 2019.

Un homme tout-puissant

Ses hommes sont également chargés d’assurer l’ordre contre les manifestants. Ils interviennent sans ménagement, comme le 3 juin 2019 où ils tuent 108 manifestants. Hemeti est également du coup d’État du 25 octobre 2021 qui chasse les civils du pouvoir au profit des militaires et devient le numéro deux de la junte, au côté du général Burhane.

Parallèlement à ses activités guerrières et politiques, Hemeti a pris aussi le contrôle de nombreux gisements d’or à travers le pays, notamment au Darfour (ouest du Soudan). Il y retrouve les mercenaires russes de Wagner qui y sont déployés depuis 2017. Et comme eux, il finance ses actions paramilitaires en mettant la main sur les ressources minières. Réputé l’homme le plus riche du Soudan, le général Dagalo a toute l’expérience et les moyens de réussir à prendre le pouvoir pour son seul profit.

À Khartoum, des combats plus intenses

Une centaine de civils ont été tués au Soudan depuis le début des combats, samedi 15 avril, entre l’armée et une puissante force paramilitaire. Lundi 17 avril, tirs et explosions ont gagné en intensité à Khartoum. Au moins deux hôpitaux de la capitale ont été évacués « alors que roquettes et balles criblaient leurs murs », ont annoncé des médecins. Deux Grecs ont été blessés et une quinzaine de personnes sont enfermées dans l’église orthodoxe de la capitale. Après la Ligue arabe et l’Union africaine, les États-Unis et le Royaume-Uni ont appelé lundi 17 avril à la « cessation immédiate » des violences.

L’arrêt « immédiat » des combats demandé par la G7

C’est dans cette situation trouble que les ministres des affaires étrangères du G7 ont appelé mardi 18 avril à l’arrêt « immédiat » des combats au Soudan. Depuis samedi, les affrontements entre l’armée régulière du général Abdel Fattah Al-Bourhane et les forces paramilitaires de son ancien allié, le général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », ont déjà fait près de 200 morts et au moins 1 800 blessés, selon l’Organisation des Nations unies (ONU).

« Nous demandons instamment à toutes les parties de mettre immédiatement fin à la violence, de désamorcer les tensions et de rétablir un régime civil au Soudan », ont déclaré les ministres des affaires étrangères des principaux pays industrialisés à l’issue de leur réunion au Japon.

Le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, s’est, pour sa part, entretenu mardi séparément avec les deux généraux rivaux luttant pour le pouvoir au Soudan et a insisté « sur l’urgence d’aboutir à un cessez-le-feu », selon son porte-parole, Vedant Patel.

Un cessez-le-feu « permettrait de fournir l’aide humanitaire aux personnes affectées par les combats, de réunir des familles soudanaises [dispersées par les combats] et d’assurer la sécurité des membres de la communauté internationale à Khartoum », selon les propos de M. Blinken rapportés par M. Patel dans une déclaration.

Lundi, un convoi diplomatique américain au Soudan a essuyé des tirs, mais personne n’a été blessé. Antony Blinken a évoqué un acte « irresponsable ». Ce même jour, l’ambassadeur de l’Union européenne dans le pays avait été agressé à son domicile.

« Les Soudanais veulent que les militaires rentrent dans les casernes. Ils veulent la démocratie. Ils veulent un gouvernement dirigé par des civils. Le Soudan doit retrouver cette voie », a insisté depuis le Japon le chef de la diplomatie américaine.

Rappelons qu’en fin de journée lundi, l’Egypte, grand voisin influent, a annoncé avoir discuté de la situation avec l’Arabie saoudite, le Soudan du Sud et Djibouti, trois autres acteurs importants au Soudan, ainsi qu’avec Paris. Le Qatar, de son côté, s’est entretenu avec le président de la Commission de l’Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat, censé se rendre au plus vite au Soudan, au-dessus duquel plus aucun avion ne vole. (SDN/2023)

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