MADAGASCAR/PRÉSIDENTIELLE: un scénario forcé, les jeunes sans illusion

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ANTANANARIVO, 16 NOVEMBRE (ASPAMNEWS)-La campagne électorale pour le premier tour de l’élection présidentielle s’est officiellement achevée hier. La journée du 15 novembre a été une journée de silence électoral à Madagascar, aucune propagande, déclaration des candidats ou toute autre manifestation n’est ainsi autorisée. Ce jeudi 16 novembre, plus de 11 millions d’électeurs sont appelés aux urnes pour élire le nouveau président de la République. Malgré les différends pré-électoraux et les contestations, les autorités restent fermes et veulent maintenir coûte que coûte le scrutin pour ce 16 novembre.

On n’a aucune hésitation à prédire que l’abstention sera le grand vainqueur de la présidentielle 2023 à Madagascar. Pour mémoire, le pire taux de participation de l’histoire des élections républicaines a Madagascar était de 48%, lors du second tour de 2018. Cette année, ce record sera pulvérisé du fait de la conjonction de trois facteurs.

D’abord, la multiplication de révélations d’erreurs de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) au niveau des listes électorales et des cartes d’électeurs renforce le manque de confiance. La CENI avait affirmé qu’un budget de 150 millions de dollars lui était nécessaire.

Or, selon nos calculs, seul environ le tiers de cette somme a finalement été disponible. Qu’est-ce qui a alors été sacrifié sur l’autel de l’austérité budgétaire ? Question subsidiaire : en admettant qu’un second tour soit nécessaire, la CENI a-t-elle les moyens de l’organiser ? Cette question subsidiaire peut ne pas être si secondaire que cela, car pourrait être une motivation pour forcer une victoire au premier tour.

Ensuite, le mot d’ordre de boycott de la part du Collectif des candidats qui n’ont pas fait campagne va être largement suivi. Il est renforcé par la position de la Plate-forme PAN-FFKM, qui estime qu’il est d’abord nécessaire d’assainir le système électoral avant de procéder à un quelconque scrutin.

Depuis hier, on a assisté à la floraison de messages sur les réseaux sociaux adoptant le refus de participer à une élection biaisée pour ne pas servir de caution. Un des slogans de ce mouvement est “Madio ny tanako” (mes mains sont propres).

Enfin, la multiplication de dérapages renforce le manque de confiance croissant envers le processus électoral, donnant la perception que l’État ne reculera devant rien pour assurer la réélection de son candidat. Dans ces conditions, l’abstention sera une manière de communiquer une protestation qui ne peut être menée publiquement du fait de la répression, ou bien un découragement devant l’inutilité des revendications pour une démocratie réelle et un respect de l’Etat de Droit.

Ce qui a, d’ailleurs, conduit les détracteurs de Andry Rajoelina et ses opposants à faire porter à celui-ci la peu enviée casquette de «maître en poses de première pierre, en effet d’annonces et de promesses populistes impossibles à réaliser et surtout non prioritaires». Une kyrielle de reproches qui seraient sans objet, si le président sortant ne s’était aligné dans les starting-blocks pour la course à sa propre succession.

Ce jeudi, avec une capitale, Antananarivo sous couvre-feu, la Grande Ile vivra une journée d’élection bien singulière. En effet, le taux de participation de ce scrutin, sera…scruté avec la plus grande attention. La raison toute simple n’en n’est pas moins préoccupante.

Las d’avoir demandé en vain la suspension de cette élection qu’ils qualifient de machination pour permettre à Andry Rajoelina de conserver les clés du palais présidentiel, 10, excusez du peu, des 13 candidats en compétition ont demandé à leurs concitoyens d’activer le mode boycott du vote.

Si cette politique de désistement est loin de l’abdication car évitant aux frondeurs d’être complices de la parodie d’une élection contestée avant même sa tenue, elle permettra, malheureusement, au président sortant d’emprunter, en roue libre le boulevard de la victoire.

Mais s’il est dit que «les absents ont tort», et ça sera une leçon pour les opposants, il est également indéniable, et Andry Rajoelina le sais bien, qu’«à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire». Cette victoire dont il est déjà certain et la crie à toutes les tribunes, devrait avoir un goût bien amer pour Andry Rajoelina qui demeure sourd à tous les appels à suspendre ce processus électoral hautement conflictogène.

Même la voix très autorisée, mais ne faisant pas autorité, de la présidente de l’Assemblée nationale, qualifiée de «farfelue» par les courtisans du président malgache sortant, n’y fit rien. Comme la soixantaine d’organisations de la société civile et syndicats qui ont demandé l’annulation du premier tour pour prévenir «une crise encore plus dure et même violente», dame Christine Razanamahasoa, a relevé que «les conditions pour une élection apaisée, crédible et acceptée de tous ne sont pas réunies». Cela ne fait donc l’ombre du moindre doute, les résultats seront autant rejetés que l’élection l’est, par tous ces gros crocodiles de la mare politique malgache.

Et les démons de la violence rôdant toujours autour des urnes en Afrique, l’explosion de la marmite qui bouillonne depuis lors risque d’être inévitable. Du reste, les ingrédients de cette éruption volcanique sont réunis, sous la forme du mécontentement du peuple qui n’a vu aucune réalisation des promesses du premier mandat de Andry Rajoelina, la polémique autour de sa double nationalité franco-malgache, les blessés et les arrestations lors des manifestations de rue, la morgue du président candidat à l’endroit de ses interlocuteurs, etc.

Quelle issue pour cette élection au forceps, alors que le bilan de Andry Rajoelina venu au pouvoir à la suite d’une mutinerie en 2009, avant de s’offrir une virginité par les urnes en 2018, est fortement mis en cause par ses concitoyens?   

Coupures d’eau et d’électricité entraînant des délestages monstres, impossible autosuffisance alimentaire et industrialisation du pays, persistance de la corruption, et bien d’autres maux, ont rendu encore plus dures, les conditions de vie des Malgaches dont la grande majorité vit toujours sous le seuil de la pauvreté.

La fameuse communauté internationale qui est restée muette comme une carpe devant l’évolution inquiétante de la situation, a sans doute, déjà réactualisé ses condamnations sans action, pour demander le retour au calme et à l’entente entre les protagonistes de cette crise préélectorale qui muera probablement en crise postélectorale si rien n’est fait.

Si l’abstention sera le grand vainqueur de la présidentielle, la véritable inconnue sera l’ampleur de cette victoire. Car dans les dernières heures précédant le scrutin, bon nombre d’électeurs semblent demeurer déchirés sur la moins mauvaise manière d’exprimer leur opinion.

Si Andrimaso FFKM a annoncé s’abstenir de participer à l’observation électorale, l’observatoire Safidy et le KMF-CNOE ont confirmé qu’ils seront sur le terrain. Des observateurs internationaux seront également présents. Quelle que soit la bonne volonté des uns et des autres, il faut être lucide : ce ne sera qu’un sparadrap sur une jambe de bois.

Les observateurs disponibles ne pourront pas couvrir la totalité des bureaux de vote, ce qui laissera beaucoup de marge pour les fraudes et manipulations, surtout dans le silence d’une curieuse initiative de couvre-feu dans la Capitale.

L’appel fait par l’Eglise catholique à maintenir l’élection va-t-il provoquer un sursaut du corps électoral vers les urnes ? Rien n’est moins sûr. Tout comme son appel de dernière minute envers les citoyens à participer à l’observation électorale. Une telle activité nécessite préparation et formation, et l’improvisation de dernière minute ne fera que conforter tout ce qui est de façade dans cette élection.

Ceci étant dit, quelle que soit la légitimité des raisons poussant à l’abstention, la politique de la chaise vide sera toujours inefficace. Ni le taux d’abstention, ni le taux de votes blancs ou nuls, n’empêcheront la validation des résultats et la désignation d’un Président élu.

Les abstentionnistes auront juste le confort moral et la bonne conscience de “ne pas avoir participé à ça”. Les adeptes du vote blanc se donneront la même bonne conscience, mais leurs votes seront assimilés aux votes nuls et n’influeront d’aucune manière le nombre de voix requises pour remporter le scrutin au premier tour.

Les abstentionnistes vont donc de fait aider à dérouler le tapis rouge pour ceux qui auront rameuté leurs partisans à voter. Il est indéniable que le candidat Rajoelina part en position de force du fait de son statut de candidat d’État appuyé par le système judiciaire, les forces de l’ordre et les différents rouages de l’administration. Toutefois, le candidat Siteny a une chance d’apparaître comme la seule option réelle pour ceux qui veulent marquer leur opposition au régime Rajoelina et y mettre fin.

Par ailleurs, la loi électorale a empêché les dix candidats appelant au boycott de retirer leurs candidatures. Leurs noms seront donc présents sur les bulletins de vote et feront l’objet de décomptes. Il ne peut être complètement exclu que, malgré les consignes d’abstention qu’ils ont donné, certains d’entre eux obtiennent un nombre non anecdotique de voix.

D’un strict point de vue mathématique, ces suffrages, ainsi que ceux en faveur du candidat n°7 Raderanirina Sendrison, peuvent peser un tant soit peu dans la balance, mais interpréter leur signification politique restera délicat.

Mais tout cela sera-t-il suffisant pour dévier le cours d’une partie où les dés ont été pipés à presque tous les niveaux ? Il est indubitable que le candidat Rajoelina remportera arithmétiquement le scrutin, mais en sortira-t-il vainqueur ?

Ce scénario trop bien lubrifié a projeté une lumière crue sur le manque d’assurance et les fragilités du régime ; il aura également divisé le pays comme aux plus sombres heures des crises politiques de 1972, 1991, 2002 ou 2009, étouffé tout débat de fond et risque bien de prolonger ses affres de la pire des manières. (MDA/2023)

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