COP 28: compromis inédit pour une «transition hors des énergies fossiles»

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DUBAÏ, 13 DECEMBRE (ASPAMNEWS)- Pour la première fois, les pays du monde entier se sont engagés à sortir progressivement du gaz, du pétrole et du charbon pour atteindre l’objectif «zéro émissions nettes» au milieu du siècle. Ce texte appelle à une « transition » hors des énergies fossiles pour atteindre la neutralité carbone en 2050.

 Le texte, qualifié «d’historique» par le Danemark, premier pays européen à le faire, est la première décision d’une conférence climatique de l’ONU à traiter du sort de toutes les énergies fossiles – pétrole, gaz et charbon. En revanche, il ne réintroduit pas le terme de « sortie » réclamé par les pays plus ambitieux mais refusé par des producteurs, Arabie saoudite en tête.

Le document, dont la publication a été attendue toute la nuit par des négociateurs, propose, pour la première fois dans l’histoire des conférences sur le climat des Nations unies, de mentionner toutes les énergies fossiles, largement responsables du changement climatique.

Le texte issu de douloureuses négociations a été adopté par consensus à Dubaï, aucune voix ne s’élevant parmi les quelque 200 nations représentées en séance plénière avant le coup de maillet entérinant son adoption. Dès l’ouverture de cette session – expéditive – de clôture, les délégués ont adopté la décision préparée par les Émirats arabes unis, déclenchant une ovation debout et un tonnerre d’applaudissements des délégués. Il s’agit d’une décision «historique pour accélérer l’action climatique», a déclaré Sultan-Al-Jaber, président de la conférence de l’ONU et patron de la compagnie pétrolière émiratie, Adnoc.

En choisissant le terme de transitioning away («transitionner hors de », « s’éloigner », « abandonner » selon les traductions possibles en français), le texte ne parle plus de phase-out (« sortie ») du pétrole, du gaz et du charbon, un terme devenu depuis des mois la bannière derrière laquelle se rangeaient plus d’une centaine de pays et des milliers d’ONG. Reste à voir à quel point la nuance fera débat à la COP.

Pour entrer dans l’histoire, ce texte de compromis, fruit de pénibles négociations entre notamment l’Union européenne, les petits pays insulaires, les États-Unis, la Chine et l’Arabie saoudite, devait être approuvé par le consensus de près de 200 pays. La présidence a convoqué à 6 h 30 une séance plénière dans ce but, au lendemain de la fin prévue de la COP28, présidée par l’Émirati Sultan Al Jaber, patron de la compagnie pétrolière émirienne Adnoc. Un seul pays pouvait objecter à l’adoption d’une décision à la COP, selon les règles de l’ONU Climat.

Amélioration, selon les ONG

« Ce n’est pas la promesse historique » du « phase-out » mais « transition hors, cela envoie quand même un signal important. Et si c’est adopté, ce serait quand même la première fois qu’on a de tels mots, qui couvrent non seulement le charbon, mais aussi le pétrole et le gaz », a réagi avant l’annonce de l’accord Caroline Brouillette, directrice du réseau d’ONG Réseau Action Climat Canada. Elle a regretté cependant l’inclusion de « distractions dangereuses comme la capture et le stockage du carbone, le nucléaire. »

L’ONG WWF a qualifié le nouveau projet d’accord d’« amélioration » concernant les énergies fossiles, par rapport à la version précédente, tout en notant l’absence d’appel à une « sortie complète » des fossiles. « Ce texte est un pas en avant sur le chemin de la sortie des énergies fossiles, mais n’est pas la décision historique que l’on espérait », a réagi Andreas Sieber de 350.org, qui aurait voulu un appel plus direct à la sortie des fossiles.

Le projet « envoie un signal clair que le monde s’engage de façon décisive vers une sortie des énergies fossiles », analyse quant à lui Jake Schmidt, de l’ONG américaine Natural Resources Defense Council. La formulation est « entre une réduction et une sortie », analyse Catherine Abreu, de l’ONG Destination Zero, qui comme d’autres souligne qu’il s’agit d’un compromis.

Sultan Al Jaber s’évertuait depuis plus de 24 heures à sauver une COP qu’il avait annoncée comme « un tournant », à même de préserver l’objectif le plus ambitieux de l’accord de Paris, adopté il y a huit ans : limiter l’élévation de la température mondiale à 1,5 °C.

«Victoire du multilatéralisme»

«Nous avons une formulation sur les énergies fossiles dans l’accord final, pour la première fois», a-t-il ajouté, déclenchant de nouveaux applaudissements. «Nous devons être fiers de ce succès historique, et les Émirats arabes unis, mon pays, sont fiers de leur rôle pour y parvenir», a-t-il encore déclaré. «Nous quittons Dubaï la tête haute.»

«L’accord de la COP28 qui vient d’être adopté est une victoire du multilatéralisme et de la diplomatie climatique», a pour sa part réagi la ministre française de la Transition énergétique Agnès Pannier-Runacher, présente à Dubaï. Elle a ajouté que la mention de l’énergie nucléaire dans l’accord constituait une «reconnaissance historique et une victoire diplomatique pour la France». Le texte «marque le début de l’ère post-fossiles», a déclaré la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen.

Une source proche de la présidence émiratie estime que le texte a été finement «calibré» pour tenter de réconcilier des points de vues opposés, et notamment éviter un blocage de l’Arabie saoudite. Tout en laissant volontairement un peu d’ambiguïté dans les formulations pour que chacun y trouve son compte.

La dernière version du texte adopté à Dubaï est ainsi assez «inventive» pourrait-on dire. Chaque mot a été négocié. Il y a nettement moins d’options et de conditionnel que dans les précédentes versions qui circulaient ces derniers jours.

L’expression «énergies fossiles» revient deux fois. Mais il n’est plus question d’en sortir d’ici à 2050, mais de «transitionner hors des énergies fossiles dans les systèmes énergétiques, d’une manière juste, ordonnée et équitable, en accélérant l’action dans cette décennie cruciale, afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050 conformément aux préconisations scientifiques». Un barbarisme proposé par la québécoise Caroline Brouillette, directrice du Réseau action climat Canada. « Cela veut dire la même chose, autrement », confirme un délégué d’un pays africain.

Ce dernier remarque toutefois que le texte ne fait pas la part belle aux pays africains qui doivent faire autant d’efforts que les pays riches, sans avoir de moyens adéquats, ni obtenu de différenciation. Il est toutefois prévu de doubler les fonds pour l’adaptation. Le texte constate que les financements (pour l’atténuation et l’adaptation) promis à 100 milliards de dollars par an, n’ont hélas pas été atteints en 2021.

Ce texte évoque aussi la lutte contre les émissions de méthane d’ici à 2030 et des autres gaz à effet de serre, et, par ailleurs, le triplement de l’usage des énergies renouvelables d’ici à 2030. Enfin, les technologies de captage et de stockage de carbone sont évoquées, comme réclamé par les pays de l’OPEP, de même que le nucléaire et des énergies de transition moins émettrices « qui pourrait être un jupon pour l’utilisation du gaz naturel », explique de manière imagée Caroline Brouillette. Par ailleurs, le terme « unabated » (sans atténuation) est utilisé, mais seulement pour le charbon, comme le réclamait l’Inde.

«Un pas en avant»

«Nous avons fait un pas en avant par rapport au statu quo mais c’est d’un changement exponentiel dont nous avions vraiment besoin», a déclaré Anne Rasmussen, dont le pays préside l’alliance des petits États insulaires (Aosis), suscitant des applaudissements debout de représentants européens et d’autres nations.

Un seul pays pouvait objecter à l’adoption d’une décision à la COP, selon les règles de l’ONU Climat, et une possible objection de dernière minute de l’Arabie saoudite ou de l’Inde rendait nerveux les observateurs. «Si Glasgow (2021) était la première fissure dans le barrage avec l’appel à réduire le charbon, maintenant c’est une grosse rupture avec l’extension au pétrole et au gaz», s’est félicité Alden Meyer, du groupe de réflexion E3G. «Les Saoudiens essaient de colmater furieusement le barrage mais le sens de l’histoire est clair», juge-t-il.

Sultan al-Jaber s’évertuait depuis plus de 24 heures à sauver une COP qu’il avait annoncée comme «un tournant», à même de préserver l’objectif le plus ambitieux de l’accord de Paris, adopté il y a huit ans : limiter l’élévation de la température mondiale à 1,5°C.

Le premier projet de texte émirati, lundi, avait suscité un tollé car il listait trop d’options au choix et n’appelait pas à la «sortie» des énergies fossiles, dont la combustion depuis le XIXe siècle est largement responsable de l’élévation actuelle des températures mondiales de 1,2°C, par rapport à l’ère préindustrielle.

«Je pense que tout le monde sera content que, dans un monde secoué par la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient et tous les autres défis d’une planète qui patauge», «il y ait une raison d’être optimiste, d’avoir de la gratitude et de se féliciter tous ensemble ici», a déclaré l’émissaire américain pour le climat, John Kerry. «L’ère des énergies fossiles doit se terminer, et elle doit se terminer avec justice et équité», a déclaré le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres après l’accord.

Rappelons que le texte contient de multiples appels liés à l’énergie : tripler les capacités d’énergies renouvelables et doubler le rythme d’amélioration de l’efficacité énergétique d’ici à 2030 ; accélérer les technologies « zéro carbone » et « bas carbone », dont le nucléaire, l’hydrogène bas carbone, et le balbutiant captage et stockage du carbone, défendu par les pays producteurs de pétrole pour pouvoir continuer à pomper des hydrocarbures.

L’Arabie saoudite, le Koweït ou l’Irak étaient sur une ligne dure, refusant tout accord s’attaquant aux énergies fossiles qui font leur richesse. (SPH/2013)

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