BRÉSIL-PRÉSIDENTIELLE: Jair Bolsonar est devenu aphone depuis sa défaite

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BRASÍLIA, 31 OCTOBRE (ASPAMNEWS)– Le président sortant, battu au seconde tour de l’élection présidentielle dimanche Jair Bolsonar, celui-là même qui a livré l’Amazonie aux appétits de l’agro-industrie, les attaques contre les institutions démocratiques et les politiques racistes et homophobes, n’a toujours pas reconnu publiquement sa défaite. Son silence inquiète alors qu’il n’a cessé ces derniers mois de menacer de ne pas rendre le pouvoir.

Battu de justesse dimanche, Jair Bolsonaro laisse à son successeur un pays fracturé et un héritage empoisonné dans de nombreux domaines. Même si l’aggravation de la pauvreté (33 millions de personnes souffrent de la faim) est liée à la crise sanitaire, les erreurs et les mauvaises décisions du président d’extrême droite ont aggravé la situation. Tant dans la protection de l’environnement que pour les libertés publiques, l’ère bolsonariste qui prendra normalement fin le 1er janvier restera celle d’un grand retour en arrière.

On l’imagine tournant dans son lit, peinant à trouver le sommeil dans une chambre démesurément grande du Palais de l’Alvorada à Brasília, résidence des présidents brésiliens. Avant cela, celui qui est encore président pour deux mois a probablement suivi, comme tous ses compatriotes, le décompte des voix à la télévision.

A moins qu’il n’actualisait toutes les 30 secondes la page du Tribunal supérieur électoral, transpirant à grosses gouttes à mesure que son avance sur Lula fondait comme neige au soleil. On le soupçonne même d’avoir laissé éclater sa rage lorsque l’ancien métallo a été déclaré vainqueur avec 50,9 % des suffrages exprimés, et plus encore quand, un à un, tous ceux avec qui il avait tissé des liens au pouvoir ont reconnu sa défaite pendant que les leaders politiques du monde entier se félicitaient du retour au pouvoir de Lula.

Ce ne sont cependant que des suppositions, car une dizaine d’heures après l’officialisation des résultats, la réaction de Jair Bolsonaro se fait toujours attendre. Lui qui, tout au long de sa présidence, nous a habitués à réagir au quart de tour au moindre fait politique, balançant à la pelle sur les réseaux sociaux et face à la presse des informations non vérifiées voire volontairement bidons, se mure depuis dimanche soir dans un silence aussi surprenant qu’inquiétant. Ses fils, habitués également à tweeter à tour de bras, ne se sont pas montrés plus loquaces.

Couché à 22 heures

D’après la presse brésilienne, le président d’extrême droite a passé la soirée au Palais de l’Alvorada avec Flavio, son aîné, qui était en charge de coordonner son équipe de campagne. Il s’est également entretenu avec celui qui aurait été son vice-président s’il avait été élu, le militaire Walter Braga Netto, mais a refusé de discuter avec ses ministres. A ceux qui tentaient de le joindre, il a été indiqué que le président était tout simplement parti se coucher, à 22 heures pétantes. Tant pis pour les dizaines d’aficionados qui s’étaient réunis devant le palais présidentiel, tout de jaune et vert vêtus, attendant une prise de parole de leur idole.

Alors que depuis plus d’un an, Jair Bolsonaro ne cesse de laisser planer le doute autour d’un scrutin qu’il annonçait d’avance (et sans preuve) frauduleux, sa réaction était particulièrement attendue. Pendant des mois, le natif de la petite ville de Glicério, dans l’Etat de São Paulo, a juré à qui voulait l’entendre que le système d’urnes électroniques, pourtant fiable depuis sa mise en place en 1996, servirait à fausser l’élection en sa défaveur. Une attitude qui laissait craindre une prise du Capitole à la brésilienne, l’armée en appui en plus.

Ces dernières semaines, le ton a néanmoins changé. Interrogé vendredi 28 octobre lors de son dernier débat face à Lula, le militaire assurait sans convaincre qu’il reconnaîtrait le résultat, même s’il perdait l’élection : «Il n’y a pas le moindre doute. Celui qui aura le plus de voix gagnera. C’est ça la démocratie.» Déclaration d’intention qui attend toujours concrétisation.

En coulisses cependant, Jair Bolsonaro aurait concédé sa défaite. Joint par Alexandre de Moraes, le président du Tribunal supérieur électoral qu’il déteste, le président sortant se serait montré «extrêmement poli» lorsque celui-ci lui a annoncé les résultats, le remerciant même au passage. Il ne manque plus qu’à faire de même publiquement pour que le Brésil puisse enfin souffler. Avant qu’un long processus de transition ne débute, aboutissant à la cérémonie d’investiture de Lula, le 1er janvier prochain.

Le pillage continu de l’Amazonie

La déforestation en Amazonie a augmenté de 48 % en douze mois (de septembre 2021 à septembre 2022), d’après les chiffres publiés par le très officiel Institut national de recherche spatiale (INPE), doté depuis 2015 d’un système de surveillance par satellite. 2022 pourrait dépasser ainsi le record historique de destruction établi en 2019, première année de mandat de Jair Bolsonaro. Depuis cette date, la déforestation annuelle moyenne en Amazonie brésilienne a augmenté de 75 % par rapport à la décennie précédente. Plus d’un million d’arbres sont abattus chaque jour.

Le président sortant ne l’a jamais caché : pour lui, l’exploitation minière et l’activité agricole sont prioritaires sur la préservation de l’environnement et les droits des communautés autochtones. Les feux de forêt, allumés pour défricher et faire place nette aux cultures intensives de soja et à l’élevage des bovins. Les invasions de terres se sont multipliées, souvent par des paysans pauvres venus d’autres régions, soutenus et instrumentalisés par le puissant secteur de l’agro-industrie. Ils agissent avec un sentiment d’impunité total, les lois censées protéger les territoires traditionnels des communautés indigènes n’étant plus appliquées.

En quatre ans, Bolsonaro a fait la guerre aux ONG qui veillent sur la plus grande forêt tropicale du monde, dont 62 % se situent en territoire brésilien. Privées de subventions, elles ont même été accusées par le président d’extrême droite d’être à l’origine des incendies catastrophiques de l’été 2019, afin de «faire parler d’elles». A cette occasion, Emmanuel Macron avait lancé un cri d’alarme lors du G7 de Biarritz et rappelé que toute atteinte à l’Amazonie nuit à la planète entière. Bolsonaro avait dénoncé une ingérence dans «les questions intérieures du Brésil», alimentée par la «mentalité colonialiste» de son homologue français.

La négation de la pandémie

Avec 687 000 morts des suites du Covid-19, le Brésil est le deuxième pays du monde le plus touché par la pandémie, après les Etats-Unis. En termes de décès par rapport à la population, il arrive aussi deuxième, cette fois-ci derrière son voisin le Pérou. En 2021, l’alliance d’ONG Alerta évaluait à 120 000 le nombre de morts qui auraient pu être évités si les décisions politiques adéquates avaient été prises à temps.

Dans le sillage de son modèle Donald Trump, Jair Bolsonaro a nié la réalité de la maladie, puis promu des remèdes dont l’efficacité n’était pas prouvée. Il a relayé de multiples fausses informations qui lui ont valu plusieurs suspensions de ses comptes sur les réseaux sociaux. Sa dernière lubie, il y a juste un an : les personnes vaccinées développeraient le VIH.

Son gouvernement a délibérément ignoré les avis de la communauté scientifique, et même ceux du ministre de la Santé, le médecin Luiz Henrique Mandetta, limogé en avril 2020. Le refus de commander des vaccins, maintenu pendant plusieurs mois, a fait prendre au Brésil un retard considérable dans la stratégie d’immunisation. La coordination avec les services de santé régionaux, longtemps abandonnés à leur sort, a été défaillante. Une commission d’enquête sur les erreurs sanitaires du président sortant poursuit ses travaux, et pourrait déboucher sur des poursuites judiciaires.

Feu sur le Tribunal suprême

Plus haute juridiction du Brésil, le Tribunal suprême fédéral (STF), qui siège vis-à-vis du palais présidentiel à Brasília, a été la bête noire de Jair Bolsonaro pendant quatre ans. Gardienne des institutions, et en premier lieu de la Constitution de 1988, la cour se compose de 11 juges, nommés par le Président et confirmés par un vote du Sénat. Dans l’équipe actuelle, trois ont été nommés par Lula, quatre par Dilma Rousseff, et seulement deux par Bolsonaro.

Conscient que le STF avait le pouvoir de contester les lois qu’il proposait, le Président a d’abord tenté de gonfler le nombre de juges, en passant de 11 à 25 membres. Echec. Il a ensuite voulu baisser la limite d’âge, fixée à 75 ans, pour pouvoir en mettre quelques-uns à la retraite et désigner leurs successeurs. Nouveau fiasco.

En 2021, après plusieurs affrontements avec le chef de l’Etat, le STF a ouvert une enquête contre lui pour diffusion de fausses nouvelles : les attaques continues du Président, sans la moindre preuve, contre le vote électronique en vigueur depuis 1996. Bolsonaro a répliqué par une demande de destitution pour partialité du juge qui instruit le dossier, que le Sénat a refusé d’examiner.

La tension monte au fil des mois, et l’ex-militaire fait planer la menace d’une invasion, le jour de la fête nationale 2021, du siège du STF par ses partisans, réplique de l’attaque du Capitole par les fidèles de Donald Trump. D’après le livre du journaliste Bruno Meyerfeld, Bolsonaro aurait même demandé à l’armée de l’air de faire voler des appareils très près du siège du Tribunal afin d’en faire exploser les baies vitrées et ainsi intimider les juges… Les militaires ont bien entendu refusé cette provocation.

Soumis aux fortes pressions, le STF a cependant tenu bon et joué son rôle de garant des institutions, infligeant à Bolsonaro un revers qui lui a coûté cher en termes d’image.

Le grand recul des libertés

Il n’y a qu’une «liberté» qui a progressé au Brésil ces quatre dernières années : celle d’acheter des armes. Pour le reste, le quadriennat bolsonariste a été marqué par un recul général et une remise en cause des droits des femmes, des personnes LGBT +, des noirs et des communautés autochtones.

L’avortement, libéralisé dans plusieurs pays d’Amérique latine, ne se pratique au Brésil que dans trois cas : viol, risque pour la santé de la mère et malformation grave du fœtus. Après s’être dit favorable à un élargissement à toutes les demandes en début de campagne, Lula a fait machine arrière, de crainte de se mettre à dos les milieux religieux ultraconservateurs (30 % de la population appartient à une église évangélique).

Bolsonaro était même prêt à revenir sur les exceptions, un pas qu’ont déjà franchi plusieurs Etats. Cette année, le Président a jugé «inadmissible» le recours à l’IVG pour une enfant de 11 ans enceinte après un viol. Chaque année, plus de 100 000 femmes sont hospitalisées pour des conséquences d’avortements clandestins, et 200 en meurent.

Les attaques de l’ancien parachutiste contre la communauté LGBT + ont également été constantes, ainsi que les déclarations du genre : «On ne peut pas laisser le pays devenir un paradis du tourisme gay». Les subventions pour les groupes gays, y compris les mouvements de soutien aux malades du sida, ont été coupées, au niveau national comme dans les régions gouvernées par des alliés du chef de l’Etat sortant. Autres collectifs privés d’aides publiques : les organisations féministes, les groupes œuvrant à l’émancipation des Afro-Brésiliens ou à la défense des peuples indigènes et de leurs territoires. (PLM/2022)

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