AFRIQUE DE L’OUEST: Restriction de la liberté d’expression sous le régime militaire

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15 AVRIL (ASPAMNEWS)- Préoccupée par les menaces d’expulsion de leur proche Djibril Agi Sylla, dont le procès pour séjour irrégulier au Sénégal est prévu demain mardi, la famille du blogueur lance une alerte aux autorités sur les dangers qui le guettent dans son pays. L’affaire de cet activiste, critique envers le régime de Conakry, est illustrative de la situation délétère des libertés dans la plupart des pays sous domination militaire.

Pendant que le Sénégal savoure sa troisième alternance démocratique en 24 ans, la Guinée continue de pleurer les nombreuses entraves aux principes démocratiques effectuées par la junte militaire au pouvoir, depuis la chute du régime d’Alpha Condé.

La situation ne cesse d’empirer, depuis le mois de novembre. Coupure d’Internet, fermeture de radios et télévisions, arrestation de professionnels des médias, traque contre des Guinéens établis à l’étranger… continuent de rythmer la vie des défenseurs des droits humains. La liberté d’expression et de presse, pilier essentiel de la démocratie, est en nette régression sous le règne des militaires perçus à leur arrivée au pouvoir comme des libérateurs.

Fortement préoccupée, Reporters sans frontières (RSF) a envoyé récemment à Conakry une délégation pour sensibiliser le nouveau gouvernement mis en place à la suite de la dissolution – le 19 février – de l’équipe précédente.

A cette occasion, les responsables des médias privés Djoma et Fim FM sont revenus sur leurs inquiétudes. « Le directeur général de Djoma Média – dont la radio et la chaîne de télévision sont actuellement bloqués – Kalil Oularé, a déploré une ‘’phase critique’’ dans l’histoire des médias en Guinée.

À l’en croire, il y a une volonté manifeste « de musellement des médias en les privant de leurs ressources », dénonçait l’homme de média dans le compte rendu fait par le directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF, Sadibou Marong, dans un article posté sur le site de l’organisation le 22 mars 2024.

Coupure d’Internet, fermetures de médias, arrestations de contestataires

Dans le bilan dressé par RSF lors de cette visite, il est fait état « de signaux de quatre radios brouillés, trois chaînes de télévision retirées des bouquets télévisuels ainsi que de l’arrestation du secrétaire général du principal syndicat de presse guinéen détenu durant plus d’un mois » avant sa libération…

Dans le même sillage de musellement de la parole, Internet a également été coupé pendant plusieurs mois avant le rétablissement récemment. « Les plateformes de Meta (WhatsApp, Messenger, Facebook, Instagram) et de ByteDance (TikTok) sont également bloquées sur le territoire guinéen depuis le 24 novembre et inaccessibles sans le recours à un VPN », dénonçait RSF sur son portail.

En sus de ce durcissement sur son territoire, les autorités ciblent également des Guinéens qui, parce qu’établis à l’étranger, conservaient une bonne partie de leur liberté d’expression. C’est le cas de Djibril Agi Sylla, blogueur établi au Sénégal depuis plus de quatre ans, fervent défenseur des libertés et de la démocratie.

Le mardi 9 avril, alors qu’il circulait librement en plein centre-ville de Dakar, le bonhomme a été arrêté par des éléments en civil. À la brigade de la cybercriminalité, il lui est reproché dans un premier temps, une affaire de diffamation contre un riche homme d’affaires guinéen proche du régime de Conakry, un certain Kerfalla Camara alias ‘’KPC’’.

Alors qu’il s’apprêtait à organiser sa défense dans cette affaire purement privée, on lui colle sur le dos une autre procédure, cette fois de ‘’séjour irrégulier’’ au Sénégal.

Selon sa cousine Bineta Jacobsen, il ne fait pas l’ombre d’un doute que c’est le régime de Doumbouya qui veut la peau de son cousin et que la plainte de l’homme d’affaires ne serait qu’un prétexte pour déclencher une procédure d’expulsion contre lui.

« Leur volonté est de le faire expulser en Guinée. Le lancement d’une procédure pour diffamation n’était qu’un prétexte. Nous espérons de tout cœur que les autorités judiciaires du Sénégal ne vont pas tomber dans le piège. Si on l’em- mène en Guinée, il risque l’emprisonnement arbitraire et des tortures à cause de ses critiques contre le régime », prévient Mme Jacobsen qui estime que le seul tort de Djibril, « c’est d’être critique envers le régime à qui il demande d’organiser des élections démocratiques ».

Les avocats demandent le respect des lois communautaires de la CEDEAO

Sur son compte Twitter, le bureau d’Amnesty pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre met en garde : « Nous rappelons aux autorités sénégalaises que selon les règles de la CEDEAO, « toutes mesures d’expulsion, lorsqu’elle est de nature à entrainer la violation des droits fondamentaux de l’homme, est prohibée. »

Joint par téléphone, son avocat Me Alimou Sow se veut très optimiste. « Nous sommes très optimistes, car notre client est un citoyen de la CEDEAO. Et le principe c’est la liberté d’établissement, la libre circulation des biens et des personnes. À partir du moment où quelqu’un est identifié avec son passeport, on ne voit pas dans quelle mesure on devrait pouvoir l’expulser du Sénégal’’.

Interpellé sur le défaut de carte consulaire qui serait reproché à M. Sylla, il plaide : « Ce sont des formalités. Malheureusement, certains ne sont pas habitués à l’accomplissement de telles formalités. C’est généralement toléré dans nos pays. Du moment qu’il a son passeport, je ne pense pas qu’il puisse avoir des problèmes pour s’être établi au Sénégal. »

À ce propos, la cousine du blogueur informera qu’il a en fait essayé d’obtenir la fameuse carte, mais les autorités de l’ambassade lui ont toujours privé de ce sésame.

Après son départ de la Guinée sous Condé, Djibril a préféré le Sénégal, où il a de la famille, pour mener sa vie avec son épouse et ses cinq enfants dont le dernier est d’ailleurs né il y a trois mois sur ces terres d’accueil. À l’image de tous beaucoup de Guinéens, il avait applaudi au départ de Condé, mais a très vite déchanté avec le refus du régime de tenir de nouvelles élections.

Assimi Goïta interdit les activités politiques

Au Mali voisin, la situation n’est guère meilleure. La dernière atteinte en date est la suspension pure et simple des activités des partis poli- tiques et de certaines associations. « Sont suspendues jusqu’à nouvel ordre pour raisons d’ordre public les activités des partis politiques et les activités à caractère politique des associations sur toute l’étendue du territoire national », prévoit le décret d’Assimi.

Ceci faisait suite à une déclaration d’un regroupement de partis politiques et d’associations datant du 31 mars dernier, actant ‘’la fin de la transition dirigée par Assimi’’ et invitant la Cour constitutionnelle à aller dans ce sens pour l’organisation d’élections démocratiques.

Ils s’appuyaient sur le décret du 6 juin dans lequel les bourreaux d’IBK se donnaient une échéance de 24 mois à partir du 26 mars 2022, pour transmettre le pouvoir aux civils, après la tenue d’élections démocra- tiques. Certains n’ont donc pas man- qué de faire le lien avec le nouveau décret portant interdiction des activités politiques.

Pour les autorités maliennes de la transition, on invoque surtout un désir de poursuivre le dialogue direct intermalien dans un climat de séré- nité. Dans la foulée de la décision, la Haute autorité de la communication (HAC) a fait un communiqué pour intimer aux médias l’ordre de ne plus traiter des activités des partis poli- tiques et associations visées. ‘’Suite à l’adoption du décret 2024- 0239/PT-RM du 10 avril 2024 por- tant suspension des activités des partis politiques et des activités à caractère politique des associations,

la Haute autorité de la communication invite tous les médias à arrêter toute diffusion et publication des activités des partis politiques et des activités à caractère politique des associations’’.

Musellement également à Niamey et à Ouagadougou

Président du PSDA (opposition), Ismael Sacko, en exil, dénonce ce qu’il considère comme un abus de trop. ‘’La décision unilatérale et radi- cale de suspension des activités des partis politiques et des associations, prise par les autorités de la transition militaire, est une atteinte et une insulte grave à la mémoire des mar- tyrs de 1991 qui ont donné leur vie pour le multipartisme intégral, pour la liberté d’associations et d’expression dans notre pays. Cette suspen- sion viole la charte des partis politiques. Elle viole la Constitution du Mali de février 1992 et celle tripa- touillée de juin 2023’’.

Selon lui, c’est là une preuve « que la junte assimite panique et qu’elle est en train de perdre le pouvoir politique ».

Journaliste au groupe privé Joliba, Mohamed Attaher Halidou, lui, dénonce la complaisance de l’autorité chargée de la régulation. La décision de la HAC, estime-t-il, est liberticide, contraire à sa mission de promotion et de défense des libertés, et de toutes les libertés.

« Cette HAC s’aligne toujours derrière les décisions des autorités et cela au mépris des valeurs de démocratie et de la liberté de la presse, des valeurs qui fondent d’ailleurs et justifient son existence. J’ai comme l’impression que ce sont des préfets qui siègent à la HAC pour exécuter des décisions arbitraires et fantaisistes », fustige le journaliste qui décrit une « caporalisation de la presse aujourd’hui plus qu’hier ».

Les mêmes dérives sont également notées au Niger et au Burkina Faso où les voix discordantes vivent en permanence sous forte pression. Dans le deuxième pays, les autorités n’hésitent pas à enrôler de force les ‘’opposants’’, qu’ils soient de la société civile, des partis politiques ou des médias, pour les envoyer au front contre les terroristes. (SHL/2024)

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