AFRIQUE: sentiment « antifrançais » ou révolte contre la françafrique

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LOME, 12 OCTOBRE (ASPAMNEWS)Depuis quelques années, les médias hexagonaux se passionnent pour ce qu’ils appellent le « sentiment antifrançais » en Afrique. Comme un effet de mode, les titres se succèdent : « Mali : le sentiment antifrançais prend de l’ampleur » (Franceinfo.fr, , « En Afrique, un sentiment antifrançais bien ancré » (Jeune Afrique), « Au Niger, le sentiment antifrançais se développe sur fond d’attaques djihadistes » (Le Monde) … Tous rapportent que la France est mal vue en Afrique francophone.

Médias et officiels français font le même constat : la réputation de la France en Afrique francophone s’est beaucoup dégradée au cours des années 2010. Les propos, caricatures et images qui critiquent sa présence sur le continent sont de plus en plus nombreux à circuler sur les réseaux sociaux. Lors de manifestations organisées dans plusieurs pays (en République centrafricaine en 2013, au Sénégal en 2015, au Niger en 2019, au Mali en 2020, etc.), des slogans tels que « À bas la France ! », « France, dégage ! » ont été scandés et le drapeau tricolore a été brûlé.

La tension est montée d’un cran en mars 2021, lorsqu’au Sénégal des enseignes françaises ont été prioritairement visées par des émeutiers lors d’un mouvement de révolte populaire sur fond de crise sociopolitique. Quelques mois plus tôt, fin 2020, un sondage réalisé par l’Ichikowitz Family Foundation, un organisme sud-africain, auprès de jeunes de plusieurs pays, indiquait que 71 % des Gabonais, 68 % des Sénégalais, 60 % des Maliens et 58 % des Togolais avaient une mauvaise opinion de la France.

Dans les plus hautes sphères de l’État français, on parle d’un « sentiment antifrançais » pour décrire cette situation et l’on s’en inquiète. Après un séjour de travail au Cameroun, un député rapportait en 2015, devant la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, avoir été « très frappé par le sentiment antifrançais, qui deviendra très inconfortable s’il perdure et il va perdurer ». Un de ses collègues l’approuvait, affirmant qu’il s’agissait d’un « problème profond » en Afrique

Si leur observation est juste, la plupart commettent cependant deux erreurs : ils oublient que cette perception négative n’est pas nouvelle et ils avancent des explications qui tendent à minimiser ou à caricaturer les raisons de ce discrédit.

Les opinions publiques africaines, est-il constamment expliqué, se nourriraient de « thèses complotistes », de « rumeurs », de faits anciens et dépassés. L’expression « sentiment antifrançais », omniprésente mais rarement discutée, suffit à elle seule à dénaturer les critiques dont sont l’objet les acteurs français actifs sur le continent africain (la diplomatie, l’armée, les entreprises, etc.).

Car cette formulation, qui n’a aucune valeur analytique, relève de la propagande : elle laisse penser, à tort, qu’il existerait une hostilité contre tout ce qui est « français », voire un « sentiment anti-Blanc ». Fort prisée des milieux dirigeants français, cette expression travestit ainsi le sens et la portée de la contestation. Mais à bien voir, les révoltes de la nouvelle génération des africains n’ont rien voir avec « la haine contre la France », mais plutôt de la révolte contre la politique de la France en Afrique, surtout francophone. C’est d’ailleurs pour cette raison que nombre des dirigeants africains veulent avoir d’autres partenaires, surtout militaires à part la France.

Un proverbe africain affirme qu’«il n’y a pas de place pour deux crocodiles dans le même marigot » ne pouvait pas trouver meilleure illustration. La Russie tente depuis plusieurs années une implantation rapide sur le continent en usant, parfois, de moyens peu conventionnels dans le but de d’inviter le plus rapidement possible la « méchante » France « néocoloniale » à prendre la porte.  Au cours des incidents ciblant l’ambassade de France, suite au coup d’Etat du 30 septembre dernier, quelques images ont étonné de nombreux observateurs.

Celles montrant des manifestants brandissant fièrement des drapeaux russes. « On veut la Russie, on veut une collaboration avec le Mali, la France à bas ! », clamait l’un d’entre eux. Cette volonté de changement de cap -vers un modèle russe-constaté en Haute-Volta n’est pas un fait isolé. Il prend de l’ampleur dans la sous-région. Pour sortir de cette relation Afrique-France que certains qualifient de « servitude moderne », bon nombre d’entre eux sont favorables à la recherche de nouveaux partenaires stratégiques pour le continent. Dans cette quête d’un nouvel allié stratégique, la plupart des regards convergent vers la Russie.

Un choix apprécié par beaucoup dont des militants anticolonialistes tels que Nathalie Yamb ou Kemi Seba. Ce dernier avait clairement apporté son soutien à l’Etat fédéral suite à son opération militaire en Ukraine : « Poutine veut récupérer son pays et il n’a pas le sang de l’esclavage et de la colonisation sur les mains. Je préfère Poutine, même si ce n’est pas mon messie, à tous les présidents occidentaux et à tous les maudits présidents africains, soumis à l’oligarchie de l’Occident ».  

 L’armée française de nos jours, est violemment rejetée par une partie de la population sahélienne. Tout le monde se souvient de l’appel au secours du président Ibrahim Boubacar Keïta pour protéger sa capitale, Bamako, de la fulgurante avancée des djihadistes depuis le nord du pays. L’année 2013 a marqué le véritable lancement de l’opération Barkhane – précédemment appelée Serval – dans cette partie de l’Afrique. Forte de quelque 5000 hommes, elle s’étendra peu à peu à cinq pays : de la Mauritanie au Tchad, en passant par le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Une décennie plus tard, ce sont des manifestations hostiles, anti françaises, qui se développent dans toute la région. Nos soldats ont quitté le Mali et sont devenus des cibles de la population civile ici ou là au Sahel. Ces jours derniers, ce sont l’ambassade de France à Ouagadougou et l’Institut de France à Bobo Dioulasso, au Burkina Faso, qui ont été assiégés par des foules en colère. La donne a complétement changé. Pourquoi ?

Des coups d’Etat sont intervenus au Mali et au Burkina Faso, par deux fois dans chacun de ces deux pays, portant au pouvoir des militaires opposés à la présence française sur leur sol. Au discours dénonçant le néocolonialisme s’ajoutent des accusations en incompétence de l’armée française à assurer la sécurité, voire à s’en prendre volontairement aux civils.

Cette ambiance délétère est largement entretenue par la milice Wagner, bras armé de Vladimir Poutine en Afrique. Cette bande de mercenaires ne cesse d’attiser la haine anti française pour des raisons aisément imaginables, à l’heure de l’invasion de l’Ukraine par les Russes que condamne fermement Paris. Comptant plusieurs centaines d’hommes, notamment en Centrafrique et au Mali, elle est financée par Evgueni Prigojine, individu peu fréquentable au passé délinquant devenu immensément riche et ami du maître du Kremlin. Aussi longtemps que le pouvoir russe restera entre les mains de ce dernier et que durera la guerre en Ukraine, Moscou saisira toutes les occasions pour salir la réputation de la France au Sahel.

Le redéploiement de la force Barkhane depuis son départ du Mali s’opère à présent depuis le Niger et le Tchad. Avec la volonté et l’objectif que les pays du golfe de Guinée, notamment la Côte d’Ivoire et le Bénin, soient préservés de la contagion djihadiste. Il y va de la stabilité de l’Afrique de l’Ouest, mais aussi des intérêts de tous les défenseurs de la liberté, africains comme européens, face à des pays comme la Chine, la Turquie ou la Russie qui ont des ambitions bien différentes.

Le jeu de séduction russe

Conscient de l’occasion à saisir sur le continent, la Russie a commencé à avancer ses pions depuis belles lurettes. Le sommet Russie-Afrique organisé en 2019 à Sotchi en est le parfait exemple. Au cours de cette rencontre, le président Vladimir Poutine a  rappelé les relations historiques entre l’ex URSS et l’Afrique et l’attachement commun au multilatéralisme et la lutte contre le colonialisme.  

Autant d’arguments allant de pair avec le nouveau paradigme souhaité par le continent dans sa nouvelle feuille de route. L’Etat fédéral ne s’est pas limitée à ces concertations pour développer sa notoriété. Elle a mis en place des médias de propagande pro-russe pour tenter de contrebalancer le traitement de l’information des occidentaux, le plus souvent défavorable au Kremlin.

« La Russie joue la carte du contre-discours occidental qui a une forte résonance chez la jeunesse, nous dit Bah Traoré, analyste politique et sécuritaire au Sahel. Très vite, son influence médiatique a commencé à gagner du terrain sur les réseaux sociaux. La chaîne de propagande ruse, Russia Today (RT), connaît une croissance d’audience en Afrique. Son audience est passée de 50.000 abonnés à plus de 1.200.000 abonnés entre fin 2017 et Mars 2022. Le discours anti occidental a trouvé un terrain fertile dans un contexte où seuls les grands médias occidentaux avaient le monopole de l’information ». 

France vs Russie : Combat de propagande 

Ce positionnement réussi serait donc, en partie, le fruit d’un plan de communication axé sur la désinformation et dont la cible à évincer est la France. L’un des événements corroborant cette assertion est le charnier découvert à Gossi suite à la rétrocession du camp par la force Barkhane en avril dernier. Les autorités maliennes avaient tenu pour responsables les militaires français.

Ces derniers ont répliqué, preuves à l’appui, en diffusant des images de drone montrant des individus -décrits comme des forces de Wagner- monter cette « mise en scène ». Une démarche inédite pour l’armée française car elle dévoilait des éléments classés secrets-défense pour la première fois. L’enjeu en valait la chandelle. Des offensives russes dans la sphère communicationnelle qui ont fini d’irriter le président français Emmanuel Macron.

Au cours de sa visite en Algérie, en août dernier, il a dénoncé « l’agenda d’influence, néo-colonial et impérialiste » de Pékin, Moscou et Ankara. « Je veux dire simplement la jeunesse africaine : expliquez-moi le problème et ne vous laissez pas embarquer parce que votre avenir, ça n’est pas l’anti-France. Oui, la France est critiquée. Elle est critiquée pour le passé, […] parce qu’on a laissé trop longtemps des malentendus s’installer, et aussi parce qu’il y a une immense manipulation », a-t-il dit.

Un mois plus tard, le chef de l’Etat français évoquait de nouveau la question, cette fois-ci sur un ton offensif. Lassé d’être attentiste, E. Macron a sonné la révolte devant ses ambassadeurs en estimant que la riposte passe d’abord par une « vraie politique partenariale » avec les pays visés. « Mais je pense que, collectivement, nous devons être beaucoup plus réactifs, beaucoup plus mobilisés sur les réseaux sociaux », a insisté le président de la République. « Il ne s’agit pas de faire de la propagande », a-t-il fait savoir, mais de contrer les « propagandes anti-françaises » et de « combattre les narratifs mensongers, les informations fausses et défendre la réalité de notre action ».

 Malgré ces efforts effectués, le capital sympathie de la Russie vis-à-vis de la population n’a pas l’air d’avoir été entaché. Si bien que des associations de soutien à la Russie voient le jour en Afrique. A l’exemple de PARADE (Partenariat Alternatif Russie Afrique pour le Développement Économique). Cette association, présente sur 16 pays du continent, se définit comme une organisation panafricaniste avec comme objectif le rapprochement des pays d’Afrique à la Russie.

Samba Mbenda Diaw l’initiateur de cette plateforme revient sur les raisons de sa création : « Nous croyons qu’avec la Russie nous allons connaître un partenariat. Un partenariat gagnant-gagnant. Parce que la Russie n’a jamais colonisé un pays africain ; la Russie n’a jamais participé à la traite des noirs ; la Russie n’a jamais garanti une monnaie africaine. Au contraire, la Russie a aidé beaucoup de pays africains dans la marche vers les indépendances ». Il ajoute qu’il s’agit d’« une invite à une réorientation diplomatique vers un partenaire fiable et efficace à savoir la Russie pour une Afrique souveraine et résolument portée vers le progrès ». Des arguments qui séduisent et les adhérents à ce mouvement ne cessent de croître jour après jour. (SPN/2022)

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